Ce texte est un extrait du recueil La Paix en toutes lettres paru en 2002 aux éditions Actes Sud. Écrit par Spôjmaï Zariâb, une écrivaine afghane exilée en France, il s’agit d’un morceau du texte se nommant « La Paix ». Il n’est pas celui qui m’a le plus touchée  mais représente bien l’esprit de ce livre d’auteurs étrangers.

Le gamin demande à sa mère : « Maman, c’est quoi, la paix? »
L’oiseau de fer vrombit et, avant même que la question ne parvienne aux oreilles de la mère, des claquements retentissent et une explosion déchire l’air. Il se rend compte que sa mère n’a pas entendu la question, étouffée par le vrombissement de l’oiseau de fer. Il répète en criant presque : « Maman, c’est quoi, la paix? »
La mère ne peut dissimuler un tremblement et, pendant qu’elle cherche une réponse, une explication, elle jette un regard anxieux à travers la fenêtre. Des maisons détruites, à moitié incendiées, des arbres morts, calcinés, lui emplissent la vue. Des mots se bousculent dans sa tête. Elle s’efforce en vain de les ordonner et de forger une explication que l’esprit de l’enfant, qui a grandit dans la guerre, puisse comprendre.
Il est toujours là à attendre la réponse, les yeux rivés sur les lèvres desséchées de sa mère. Elle, tout en se creusant la tête, pense à la physionomie de la ville, qui a tellement changé. Elle réalise que la plupart des maisons ressemblent à des prisons et les jardins à des cimetières. Les oiseaux de fer vrombissent toujours dans le ciel. Le gosse, tremblant à chaque passage, agrippé au pan de la robe de sa mère terrorisée, se blottit contre elle et, dans les rares moments de silence qui séparent provisoirement les vrombissements, répète avec insistance : « Maman, c’est quoi, la paix? », la plongeant encore et encore dans la recherche désespérée d’une réponse.
Pendant un bref silence entre deux vrombissements, des souvenirs lointains lui reviennent. Un village silencieux, dans un halo de verdure… Elle aimerait tant avoir la force de conserver en permanence cette image dans ses pensées et, mieux encore, de l’installer telle quelle, parfaite, intacte, dans le petit cerveau accablé de son fils. Mais le spectacle qui l’entoure – herbes brûlées, arbres sans branches ni feuilles, fumées noirâtres qui montent vers le ciel en tournoyant comme si elles voulaient fuir la terre – chasse de son esprit l’image du village silencieux et verdoyant et l’empêche d’articuler sa réponse. Elle a l’impression que même ces souvenirs ne sont pas épargnés : les secousses de chaque vrombissement les pulvérisent, les volatilisent en petits morceaux, lui interdisent de les recoller et de s’asseoir un instant pour les revoir tranquillement, les yeux fermés.
Le gosse n’a pas renoncé ; il attend la réponse. Soudain elle a une idée. Elle le repousse et s’approche de l’armoire. Ses doigts fébriles fouillent entre les livres comme des petites bêtes affamées. Elle cherche le dictionnaire. Grâce à lui, elle pourra donner à l’enfant la signification, l’explication qu’elle cherche. Le voilà. Il n’en reste plus qu’une moitié au milieu d’autres livres calcinés.
Le mot paix a été consumé.
Et l’odeur de brûlé de l’armoire se répand dans la pièce, dans la ville, dans le continent tout entier. Ses mains tremblent. L’enfant qui ne connaît pas la paix, qui n’y a jamais goûté, attend toujours la réponse. Peut-être même l’attend-il encore. Et vous, vous ne l’auriez pas, la réponse?

Montpellier, 18 mars 2002
traduit du persan (Afghanistan) par Olivier Leroy

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